Haiti: Ces élections qui n’en finissent pas

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Par Michel-Ange Cadet

Haiti Chery

Les élections ont enfin eu lieu. Ce processus vieil de plus d’une année semble être bouclé tant bien que mal avec les appréciations huileuses de la population. Selon le Conseil Electoral Provisoire (CEP) d’Haiti, seulement 21 % de la population en âge d’exercer leurs devoirs civils et politiques ont pris le chemin des urnes. Ce qui pour autant n’empêche pas certains de jubiler ou de s’enorgueillir à haute voix. Le peuple ne s’est pas exprimé. Ou plutôt le peuple a clairement manifesté son dégout, son mépris à un processus qu’on veut lui faire croire maitre de sa destinée, de son avenir. De plus en plus le peuple se désintéresse et s’abstienne. Devrions-nous croire qu’une sorte de prise de conscience, qu’un revers traverse le mental haïtien? De toute évidence la population haïtienne se rend compte que rien ne va dans la République. Et ce n’est pas de ceux qui leur fasse croire vouloir leur défendre, qui leur veule du bien qu’il va avoir son absolution. Le peuple ne veut plus se livrer à la bonne grâce de qui que ce soit.

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Un groupe d’haïtiens regardent la livraison des matériels électoraux sous la garde de ONU et de la Police Nationale d’Haïti le 18 novembre 2016 (Crédit photo: Logan Abassi, MINUSTAH Photo).

Les hommes politiques passent, reviennent, ou changent de visages à longueur des années et des décennies, mais les conditions de vie de la population ne s’améliorent pas. Bien au contraire, nous voyons chaque jour notre pouvoir d’achat se diminuer. L’inflation grimpe de manière vertigineuse et le chômage s’intensifie pendant que le pouvoir fait de nouveaux riches ou rend encore plus riche l’oligarchie haïtienne. Son absolution est strictement ailleurs. Le peuple commence à le comprendre. Bien sûr elle est ailleurs bien que beaucoup veulent nous faire croire encore le contraire. Les changements de régimes et de gouvernements ne nous ont rien apporté et ne nous en apporteront rien. Des grands changements sont nécessaires. C’est ce que pensent les 79 % de la population qui ont délibérément décidé de boycotter les joutes du 20 novembre 2016. Malheur à quiconque qui penserait gouverner ce pays avec son ego, son orgueil et sa turpitude. Quiconque dans ce système gouverne ce peuple hérite d’une poudrière qui n’attend qu’une étincelle pour tout embraser. Le calme règne encore du simple fait que tous ceux qui essaient d’allumer la mèche de la grande mobilisation n’ont pas encore la sympathie de cette masse consciente.

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Livraison des matériels électoraux sous la garde de la Police Nationale d’Haïti le 18 novembre 2016 (Crédit photo: Logan Abassi, MINUSTAH Photo).

Une conscience de classe semble s’éveiller avec le refus du peuple haïtien de perpétuer le système. Ces élections en quelque sorte ne sont qu’une bouffée d’air nécessaire à la perpétuation du système politique et économique des réseaux d’accumulation. Ce n’est pas un hasard que l’oligarchie s’est ainsi investit dans ces dernières élections. Ce n’est non plus étonnant qu’une certaine communauté internationale s’empressait de boucler un processus électoral bien que controversé au-delà de tous les problèmes qu’il engendrerait. L’oligarchie et l’impérialisme veulent que coute que coute maintenir le status quo. Il y va de leurs intérêts, du maintien de la source de leurs richesses et de leurs exploitations. Ils nous prétextaient vouloir maintenir une croissance économique avec la stabilité politique.

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Documents d’élection recueillis de la ville d’Anjou par des gardiens de la paix chiliens le 22 novembre 2016 (Crédit photo: Logan Abassi, MINUSTAH Photo).

Depuis 1986, quel développement, quelle croissance économiques les élections nous ont-ils engendré? Quelles améliorations nous ont elle apporté aux conditions de précarité de la population haïtienne? Sinon que quand un régime s’oriente aux aspirations de la masse populaire, il y eut toujours des secteurs pour formater des coups d’état au nom de leur principe de « correction démocratique ». Un simple souhait de retour à « l’ordre démocratique » suffise toujours à l’establishment américain pour consacrer « l’adieu au gouvernement du peuple ». Les faits sont encore marquants dans la mémoire du peuple haïtien: 1990, 1991, 1995, 2004, 2010 sont des dates où l’oligarchie et l’impérialisme nous ont démontré leur véritable force quand il s’agissait de défendre le système sur qui repose leurs fortunes. Nous ne sommes pas dupes! Nous savons aussi bien où sont nos intérêts. Les intérêts de nos filles et ceux de nos fils ne sont pas ceux de l’oligarchie et de l’impérialisme. Ils ne cherchent pas à sauver le pays, ils ne veulent que se sauver. Haïti n’est que la terre de leurs opportunités, mais il est difficile de dire que c’est leur patrie de cœur.

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Documents d’élection recueillis de la ville d’Anjou par des gardiens de la paix chiliens le 22 novembre 2016 (Crédit photo: Logan Abassi, MINUSTAH Photo).

Nous sommes la menace du système tout comme le peuple noir sud-africain à plus de 75 % de la population totale fut la menace de l’apartheid. Tout comme les 400 000 esclaves de la colonie sur qui reposaient les richesses de Saint-Domingue étaient la menace réelle du système de l’exclusif. Nous sommes des millions à nous plaindre du fonctionnement d’un pays qui ne laisse pas à ses filles et ses fils les moyens d’assurer leur survie dignement. Ils sont des milliers à vouloir nous imposer une forme de vie dont nous n’en serions jamais fiers. Depuis que nous sommes conscients que cette mode de vie, ces conditions sociales et économiques ne nous conviennent plus, nous avons la force nécessaire de tout renverser. Il ne resterait plus alors que ce « meneur » qui saurait drainer les revendications populaires à bon port. Il y a une conscience révolutionnaire qui n’attend plus que son leader.

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Un des brigadiers volontaires de la Protection Civile sur le terrain après le passage de l’Ouragan Matthew, le 13 octobre 2016 (Crédit photo: Andrea Ruffini, PNUD).

Sources: Michel-Ange Cadet est un économiste basé en Haiti et membre du Groupe de Recherche sur L’économie et le Développement Social d’Haiti (GREDESH). | La première photo provient d’Igor Rugwiza, le jour des elections, le dimanche, 20 novembre 2010, MINUSTAH Photo; les autres photos proviennent de MINUSTAH Photo et du PNUD, comme indiquées.

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